Four-letter word

Au loin les cloches sonnent au milieu de la nuit. Elles marquent la vingt-troisième heure du jour, et la fin de ma lecture. Parfait enchaînement : la scène finale du livre se passant dans une cathédrale, là-bas en Ecosse.
Un roman épistolaire, mes lectures « doudou ». Le paradoxe perpétuel de celle qui aime lire les échanges des autres, fictifs ou réels, mais ne sait plus écrire que des cartes postales. J’ai des carnets remplis de lettres que je n’enverrai jamais, la faute au temps qui passe : les destinataires de ces mots sont morts, ou bien les amitiés tellement effilochées qu’elles n’existent plus que dans mes souvenirs.
Une cliente riait l’autre jour avec moi en imaginant l’invention géniale que représenterait l’invention d’un engin capable de retranscrire directement nos pensées. La mise en pratique réelle du « j’écris dans ma tête ». C’est une si belle excuse de se dire qu’on pourrait écrire et de ne jamais le faire. Je finirais bien par recommencer, je me le répète comme une prière. La petite voix sombre qui me retient est pourtant toujours là, même sept ans (sept ans!) après. « Ca ne vaut rien tout ça ! » « Pour qui te prends-tu ma pauvre fille ? » Je suis retombée sur les poèmes que j’écrivais au lycée, ma manière maladroite d’exorciser mes angoisses et les amours contrariés. Une amie de l’époque me les avait tapé, je les avais soigneusement rangé dans un classeur à la couverture turquoise. Aujourd’hui, le classeur dort sous une étagère dans ma chambre d’adolescente. Je me demande qui a bien pu les lire, peut-être ma sœur, surement pas mon père. A l’époque, j’avais réuni tout mon courage pour les partager avec mon professeur de français : j’avais eu droit à un long échange avec lui, pas sur la qualité des textes, mais sur leur « couleur ». « Tu es sure que ça va ? Tu devrais nous parler ! C’est sombre quand même. » Les relire, quinze ans plus tard, se replonger l’espace d’un instant dans la peau de cette ado un peu paumée, un peu trop bancale, écorchée au dedans comme au dehors… et se dire qu’on l’avait quand même échappé belle en ne gagnant pas un aller simple vers le bureau de la psychologue scolaire. Ce que le monde peut être sombre quand on a dix-sept ans !
Ce soir donc, je termine la lecture d’Une lettre de vous, et cette histoire d’amour épistolaire me serre le cœur. C’est beau, triste, enthousiasmant et terriblement poignant. L’amour romanesque qui bouleverse des vies et marque des individus à tout jamais. L’amour d’un autre siècle. Une histoire comme en ont connu mon père et ma mère, les aventures liées à la guerre en moins. Il y a quelques années, ma tante m’avait donné les lettres que ma mère lui adressait toutes les semaines, pendant des années. Des lettres où elle demandait à ma grand-mère de se renseigner sur la moralité de mon père auprès du curé, pour savoir si elle pouvait ses invitations. Sur le moment, j’avais eu devant les yeux l’image de mon père, jeune et timide, sa casquette à la main, rougissant. J’aimerais connaître les détails de leur rencontre, l’histoire de leur histoire, en quelque sorte. Connaître la taille de leur amour.
Cette fois, c’est une chouette dont on entend l’écho. J’ai toujours aimé les sons de la campagne, la nuit. J’attends que l’Amoureux vienne se coucher. Je n’aurais sans doute jamais les réponses à mes questions, mais ma main dans la sienne, je continuerais à avancer.

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