Marrow of the Spirit

Comme les ombres qu’une boule à facettes projette sur les murs et sur les visages, une même histoire trouve mille et une manière de se raconter, suivant quel protagoniste prend la parole. Les deux, trois, dix faces d’une même pièce. Le bon, le mauvais, l’à peu près, le tout à fait faux, le presque vrai, l’insoluble vérité : une bouillie de goûts et de couleurs dans laquelle chacun baigne l’autre au fil de son récit.

Ce que je dis de moi n’est qu’une version parmi tant d’autre. Une perception précise à un moment lambda, qui n’est déjà plus complètement vraie dès lors que je la mets en mots. Et dans quelques jours, quelques semaines ou bien plusieurs années, le souvenir que j’en aurais ne correspondra plus à rien. La fugacité du temps, la reconstruction permanente que l’esprit applique à toute chose, notre incapacité à vouloir voir la vérité en face ou bien celle à imaginer ce qui pourrait être différent, tout ça influe sur nos discours, nos souvenirs, notre façon d’appréhender les futurs événements et de digérer toutes nos expériences passées.

Rien n’est jamais aussi tranché que « tout est noir » ou « tout est blanc » dans les relations humaines. Nous portons chacun nos propres responsabilités dans la réussite ou l ‘échec de nos relations, qu’elles soient familiales, amoureuses, amicales ou professionnelles. On ne pourra jamais en faire une science exacte parce que personne ne videra jamais entièrement ses placards de tous les squelettes qu’ils contiennent. Leurs ombres réapparaissent toujours.

Et ce n’est pas si grave, c’est même toute la beauté de la chose. Les relations humaines sont soumises à tellement de paramètres qu’une myriade de possibilités naît et meure à chaque seconde.

La possibilité de l’Autre, la possibilité de soi.

J’observe de loin une nouvelle scène se jouer dans une pièce dont je n’écris plus aucune part. Libre de me taire, de juger, de comparer, d’oublier ce qui m’arrange ou de réécrire ce qui me gênait. Je vois leurs silhouettes en ombre chinoise s’agiter, petites choses sans importance. Je regarde les ricochets se faire, avancer jusqu’à disparaître au milieu de la mare. C’est reposant un peu. Parce que je me réconcilie avec celle qui s’était laissée prendre au jeu, toutes ces années avant. Je me vois, à cette époque-là, sans corde ni mousquetons, à tenter l’impossible pour me dessiner une voie dans une paroi trop haute pour moi. Je me vois glisser et tomber un plus bas à chaque fois, danseuse malhabile au bout de sa ficelle. Je m’y vois comme si j’y étais de retour, et pour la première fois depuis longtemps, je ne m’en veux plus. Il aura fallu un peu plus de dix ans pour que la bienveillance remplace l’acidité et les reproches. On ne peut pas se blâmer éternellement pour toutes nos erreurs. Après la glissade, la colère peut donner la force nécessaire à se relever, mais ce n’est jamais un bon moteur à long terme. Et à les regarder d’aussi loin recommencer un pas de deux qui ressemble à cet autre échange il y a longtemps, je me dis que finalement tout ce serait passé de la même façon, quelque soit nos choix.

Il fallait sans doute en passer par l’impossibilité d’être soi pour devenir quelqu’un d’autre.

Photo par Frederika K.

(21/365)

2 réflexions au sujet de « Marrow of the Spirit »

  1. Junko

    Même si tout le texte est juste et qu’il m’est familier à travers le prisme de ma propre histoire (« la colère peut donner la force nécessaire à se relever, mais ce n’est jamais un bon moteur à long terme », par exemple), c’est sur la dernière phrase que je me suis arrêtée, longuement, le regard tourné vers la baie vitrée. Pas un seul mot n’est en trop, pas un seul mot ne manque, et cette phrase est tellement vraie.

    Répondre
  2. alinoe

    Oui, je suis d’accord avec le commentaire précédent. Et puis, il y a quelque chose de tellement Blanchotien dans ce texte, dans tes mots…. ça fait du bien.

    Répondre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s