Archives mensuelles : février 2015

Marrow of the Spirit

Comme les ombres qu’une boule à facettes projette sur les murs et sur les visages, une même histoire trouve mille et une manière de se raconter, suivant quel protagoniste prend la parole. Les deux, trois, dix faces d’une même pièce. Le bon, le mauvais, l’à peu près, le tout à fait faux, le presque vrai, l’insoluble vérité : une bouillie de goûts et de couleurs dans laquelle chacun baigne l’autre au fil de son récit.

Ce que je dis de moi n’est qu’une version parmi tant d’autre. Une perception précise à un moment lambda, qui n’est déjà plus complètement vraie dès lors que je la mets en mots. Et dans quelques jours, quelques semaines ou bien plusieurs années, le souvenir que j’en aurais ne correspondra plus à rien. La fugacité du temps, la reconstruction permanente que l’esprit applique à toute chose, notre incapacité à vouloir voir la vérité en face ou bien celle à imaginer ce qui pourrait être différent, tout ça influe sur nos discours, nos souvenirs, notre façon d’appréhender les futurs événements et de digérer toutes nos expériences passées.

Rien n’est jamais aussi tranché que « tout est noir » ou « tout est blanc » dans les relations humaines. Nous portons chacun nos propres responsabilités dans la réussite ou l ‘échec de nos relations, qu’elles soient familiales, amoureuses, amicales ou professionnelles. On ne pourra jamais en faire une science exacte parce que personne ne videra jamais entièrement ses placards de tous les squelettes qu’ils contiennent. Leurs ombres réapparaissent toujours.

Et ce n’est pas si grave, c’est même toute la beauté de la chose. Les relations humaines sont soumises à tellement de paramètres qu’une myriade de possibilités naît et meure à chaque seconde.

La possibilité de l’Autre, la possibilité de soi.

J’observe de loin une nouvelle scène se jouer dans une pièce dont je n’écris plus aucune part. Libre de me taire, de juger, de comparer, d’oublier ce qui m’arrange ou de réécrire ce qui me gênait. Je vois leurs silhouettes en ombre chinoise s’agiter, petites choses sans importance. Je regarde les ricochets se faire, avancer jusqu’à disparaître au milieu de la mare. C’est reposant un peu. Parce que je me réconcilie avec celle qui s’était laissée prendre au jeu, toutes ces années avant. Je me vois, à cette époque-là, sans corde ni mousquetons, à tenter l’impossible pour me dessiner une voie dans une paroi trop haute pour moi. Je me vois glisser et tomber un plus bas à chaque fois, danseuse malhabile au bout de sa ficelle. Je m’y vois comme si j’y étais de retour, et pour la première fois depuis longtemps, je ne m’en veux plus. Il aura fallu un peu plus de dix ans pour que la bienveillance remplace l’acidité et les reproches. On ne peut pas se blâmer éternellement pour toutes nos erreurs. Après la glissade, la colère peut donner la force nécessaire à se relever, mais ce n’est jamais un bon moteur à long terme. Et à les regarder d’aussi loin recommencer un pas de deux qui ressemble à cet autre échange il y a longtemps, je me dis que finalement tout ce serait passé de la même façon, quelque soit nos choix.

Il fallait sans doute en passer par l’impossibilité d’être soi pour devenir quelqu’un d’autre.

Photo par Frederika K.

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Acid Bubble

C’est un peu comme un retour en arrière. Un gigantesque flashback, les données de l’expérience en plus. Le stress, l’estomac qui se retourne au milieu de la nuit, le réveil précipité, les larmes dans la salle de bain. Plus j’essaie de me convaincre de dormir, moins j’y arrive. Je m’imagine l’océan, une rivière, le bruit du vent dans les arbres, les ronronnements d’un chat, ou bien je m’imagine nager : je me concentre sur les mouvements, les respirations, j’ai presque la sensation de glisse, et brutalement, les pensées parasites reviennent.

Quand je préparais mon master recherches, les angoisses avaient trait à la rédaction du mémoire, aux recherches qui risquaient de caler ou bien à la soutenance. A l’Ipag, c’était la peur d’oublier les données si chèrement apprises, les méthodes travaillées jusqu’à en devenir des réflexes ou bien l’angoisse du concours et de ses résultats aléatoires. J’étais tiraillée par la peur d’échouer comme par celle de réussir. Peut-être bien qu’il m’était plus facile d’imaginer l’échec et la déception que d’entrevoir la réussite et les bouleversements qu’elle entrainerait inévitablement. Je n’ai jamais aimé les entre-deux, les moments où la vie hésite et où l’on ne sait pas s’il faut saisir la balle au bond ou imiter Daria et la laisser tomber à deux pas de soi.

Chez Pigeon Voyageur, 2015 rime avec grand chambardement. Dans mon Pigeonnier, il y aura aussi des transformations, puisqu’une des pierres angulaires du service aux professionnels s’en va en retraite. Les paris sur son remplacement ont débuté depuis janvier, et j’y joue mes propres jetons : alors que ma Chouette Effraie me place comme « l’héritière » attendue, il a fallu rédiger lettre de motivation et cv. Ecrire que oui, je souhaite continuer à faire mon travail. Il y a aussi cette apprentie-pigeon, qui me laisse mi-figue, mi-raisin à me défendre à tous crins pour ensuite me plomber tous mes rendez-vous. On ne sait pas sur quel pied danser et c’est usant. Et puis cet après-midi, la cerise sur le gâteau moisi : la nouvelle faucon, arrivée de nulle part, qui décide que tiens, ce pigeonnier a l’air confortable, alors pourquoi ne pas en faire son nid secondaire et par la même occasion nous retirer du bec notre travail ? Les discours s’entrechoquent, les méthodes de travail n’ont pas le temps de se développer qu’elles changent déjà et surtout, l’autonomie et le savoir-faire dont notre service a toujours su faire preuve (la pierre angulaire, tout ça) sont piétinés à qui mieux-mieux. En plus de devoir mendier auprès de mon Grand Duc le droit de continuer à travailler, il faut se battre et pisser sur ses frontières, tous les jours, avec nos partenaires d’hier. Il faut croire que le Grand Duc commerçant applique la théorie des challenges pour nous pousser les uns les autres.

Tout ça m’épuise.

Au jeu du qui a la plus grosse, j’ai toujours envie de passer mon tour.

On pourrait peut-être jouer tout ça à pile ou face?

Your Own Kind

 

Photo par Helenas 

Parfois, je t’observe sans que tu n’y fasses attention. Tu es là, concentré sur ta lecture ou sur ton écran, tu ne te mors pas les lèvres, mais souvent tu fronces un peu les sourcils. Je te regarde et il y a cette chaleur qui m’envahit, comme une fleur qui éclot à l’intérieur de mon ventre. Dans ces moments-là, tu es la plus belle personne qu’il m’est été donné de rencontrer, et j’aimerais arrêter le temps, figer cette sensation. Ne faire qu’un avec le moment, ressentir cette gratitude immense de t’avoir dans ma vie. Plutôt que d’essayer de te le dire avec mes mots maladroit, je vais me blottir à côté de toi, et je respire ton odeur. Si tu lis ça, tu vas me trouver bien sentimentale, mais qu’importe. Elle n’avait pas tort en nous appelant « les Guimauves ».

Au début, ce n’était qu’une blague. Un coup de tête. Je m’étais dit que je ne risquais pas grand chose à me lancer dans cette « aventure » : au mieux je rencontrais des gens intéressants, au pire, je perdais quelques jours et je passais à autre chose. Tu as été le premier à prendre contact, on n’a pas échanger tant de messages que ça. Suffisamment pour qu’on ait envie de se rencontrer, mais sans doute pas assez pour se faire une quelconque idée sur la manière dont les choses pourraient se passer. Il faisait froid ce soir là, et nous avions prévu d’aller voir un film qui approchait des trois heures. J’avais mon écharpe rouge autour du cou, pour que tu puisses me reconnaître. On a marché longtemps pour rejoindre le bar, je crois qu’on rigolait bêtement plus qu’on ne parlait. J’étais gênée je crois, encore recroquevillée en moi-même, encore bancale de cette longue relation tout juste éteinte. J’avais passé l’année 2010 dans un tourbillon désagréable, perdue entre les découvertes incroyables de Budapest et de l’Ecosse, et les larmes infernales de ces sentiments qui n’en finissaient plus de s’éteindre et de tout brûler au passage. Janvier 2011, mes fissures, mes doutes et moi-même tremblions à la terrasse de ce bar, en partageant une bière avec toi. On a parlé longtemps, tu m’as bousculée plusieurs fois. Les mots comme des gifles, et puis tes lèvres sur les miennes, alors que je me disais je devrais partir, ça ne sert à rien de rester là. Quatre ans après, je me félicite tous les jours de ne pas avoir céder à la panique.

C’était étrange, au début. Partager mon temps, mon espace…t’envoyer ces messages qui n’obtenaient pas de réponses. Tu disais ne pas vouloir t’emballer, je me disais qu’on a qu’une seule vie et que le temps file trop vite pour tergiverser cent sept ans. On en a vu, des films, blottis sous la couette, on a marché des kilomètres aussi et j’en ai pleuré d’épuisement, de ne jamais pouvoir passer un week-end tranquille, sans rien faire. Des ajustements mineurs ou majeurs, suivant les périodes et les peurs qui remontaient à la surface. Ca me semble encore étrange parfois, notre capacité à dialoguer et à mettre des mots sur ce qui nous dérange ou nous ronge à l’intérieur. Ces disputes qui n’en sont pas vraiment, simplement des soupapes qui sautent et nous obligent à faire un pas de côté pour nous réconcilier avec nous-mêmes avant de nous réconcilier tout court. Bien sûr qu’il y a des larmes parfois, et que tes colères éclaires me touchent encore plus qu’elles ne devraient. Les vieux réflexes ont la vie dure.

Je ne peux rien te promettre d’autre que de continuer à trouver ta main, chaque nuit. Pour les quatre, dix, quarante prochaines années de notre vie.

Parfois les plaisanteries n’en sont pas.

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Heard It All Before

(Il y a longtemps, dans un autre espace, après une de ces soirées dont on aimerait ne plus se souvenir. Le début du délitement d’une amitié qui pourtant m’était la plus chère d’entre toutes… Retrouver ce texte par hasard, ne pas avoir envie de l’effacer. Posés là, les mots effaceront peut-être l’amertume.)

La lune m’a donné ses courbes et sa pâleur. Au gré de ses métamorphoses, mon caractère oscille. Montagnes russes en perpétuel mouvement. Je suis celle qui  se replie toujours un peu plus et qui restera insignifiante. On passe au travers de mes rêves comme au travers d’une toile d’araignée, sans y faire attention.

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, le silence m’enveloppe comme un baume apaisant. Les hurlements intérieurs restent cantonnés sur des pages blanches, soumis au même oubli que mes sourires ou bien mes larmes.  Je suis celle qui reste, bien après que tous aient quitté le navire, qui s’accroche à la barre quand l’espoir l’a pourtant désertée. L’Amie qui donne jusqu’à la mort, la Maîtresse qui aime sans conditions.

S’il me fallait renaître, je me ferais épée. La fureur des guerriers d’antan coule quelque part entre mon cœur et mon esprit. Elle fait palpiter mes veines, bouillir mon sang. Elle assassine ma patience et ma retenue, mais reste silencieuse pour le monde de l’extérieur. Je suis celle qui possède un trou  noir à l’intérieur de son corps. Tout y est aspiré, sans possibilités de retour. J’y tomberais un jour,  toute entière, sans que personne ne fasse un geste.

Je ne suis qu’une voix, parmi tant d’autres. Celle qui prend son temps et qui console bien des peines. Je me nourris des bonheurs des autres : je suis l’épaule qui soutient et la main qui ne lâche jamais. Peu s’en souviennent.

Il y a de l’incompréhension, de l’appréhension ou tout simplement du dégoût dans le regard de ceux qui osent parfois s’approcher un peu. On ne soulève pas le voile, par peur de ce qu’il pourrait cacher.  J’étouffe mes angoisses avec ma curiosité et ma boulimie de savoirs. Les livres accompagnent mes heures sans jugement ni gêne d’aucune sorte.

Je suis celle qui aimerait se dissoudre dans la fumée de sa cigarette ou dans l’ambre de son verre quand on découvre ce qu’elle cache au fond d’elle-même. Les ombres sont trop nombreuses, et les décombres brûlants. Mes cicatrices ne se voient pas, elles forment un puzzle compliqué autour de brèches encore béantes. Elles donnent un relief difficile à déchiffrer, des contours un peu coupants à tout ce que je peux entreprendre.

Je suis celle qui ne sait pas briller.

Une lune drapée de noir.

L’Ephémère.

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