Disenchanted Lullaby

Depuis le début de l’année, Pigeon Voyageur s’échine à nous démoraliser sous couvert de présenter ses révolutions et de faire croire à qui le veut bien qu’il nous motive. Je n’en peux plus d’entendre et de lire des discours sur les leviers de l’augmentation du chiffre d’affaire. C’est un peu comme les statistiques des agences de notations, on pourrait parler de perles, de pommes de terres ou d’allumettes, ça ne voudrait pas dire plus de chose. A partir de combien de courbes et de tableaux les chiffres et les pourcentages cessent-ils de renvoyer à la réalité pour ne plus renvoyer qu’à eux-mêmes? Après la grande messe réunissant toute la région il y a deux semaines, voilà la petite cérémonie qui mêle deux Pigeonniers et doit se solder par la rédaction de plans d’action. Aux grands mots les petits moyens. La valse des « yaka faukon », commune à beaucoup de boîtes. Et l’humiliation continue. Je fais partie du parent pauvre de Pigeon Voyageur, branche que tout le monde connaît et sur laquelle tout le monde a une opinion bien tranchée, mais le parent pauvre tout de même. La présentation défile, et nous apprenons, ma Grand Duc et moi-même, que contrairement à ce que se vit tous les jours dans notre pigeonnier, mon travail serait en fait le même que le dernier des canaris du Pigeonnier d’à côté, que finalement, on n’a pas tellement d’importance, on ferait plus figuration qu’autre chose, parce que le travail sérieux est réalisé par d’autres. Je comprends mieux pourquoi les pigeons comme moi n’étaient pas conviés à la sauterie. On n’est pas fait du même bois avec les collègues du Pigeonnier d’à côté : ce sont eux les sérieux et les valeurs ajoutées. Il a fallu respirer par le ventre, se mordre la lèvre et sourire, quand même. Expliquer encore une fois ce qu’on fait – oui oui, on fait le même boulot, non non, pas à salaire égal, oui oui, je suis capable de prendre des rendez-vous, non non, ce n’est pas ma Grand Duc qui gère ça en vrai, c’est … moi – voir l’alternante inclue dans les animations, voir son propre nom rayé de la liste, voir sa Grand Duc complètement défaitiste rendre les armes. Elle s’annonce formidable, cette année d’actions conjointes. Forcément, la confiance en soi finie par s’éroder, comment entrevoir des perspectives de sortie quand on referme le couvercle de la boîte sur les têtes qui dépassent un peu? Ça a le mérite de remettre en place, si ce n’est à sa place.

Alors en rentrant chez moi, j’ai fait ce que je fais toujours quand les agressions extérieures me pourrissent l’intérieur. Je me suis noyée dans la musique. Les connections magiques avec J., qui il y a quelques mois ne s’est pas offusqué de mon absence à un concert pourtant prévu depuis longtemps et a passé quelques minutes à refaire le monde sur mon canapé, en m’offrant le dernier Foo Fighters, Sonic Highways. Flashback immédiat, dans cette autre appartement, quand je dépliais mon matelas entre la table de salon et la bibliothèque et mettais mon casque sur mes oreilles, pour ne pas déranger la future ex-colocataire. A l’époque, tournaient en boucle les albums Foo Fighters et The Colour and the Shape. Les paroles des chansons gravées dans le coeur, deux accords et me voilà à fredonner. Des albums qui ont donné envie à J., à plusieurs kilomètres de là, quand on ne se connaissait pas encore, de faire de la musique, sérieusement. On s’écrit nos souvenirs en savourant ce qui tourne aujourd’hui sur la platine. La musique comme un fil invisible. Hier soir, c’était un documentaire, Back and Forth, pour partager avec le Barbu un peu de cette passion dévorante. Mettre des riffs sur les plaies pour les cicatriser. Je suis bien incapable de jouer des choses compliquées ou efficaces, ma guitare reste silencieuse la plupart du temps. C’est sans doute pour cette raison que je me laisse autant porter par la passion de ceux qui savent : jouer, chanter, écrire. C’est la plus belle chose au monde : écouter un musicien parler de son travail. Il n’y a pas de courbes, pas de statistiques, pas de plan d’action. Juste une bande de joyeux lurons qui jamment dans une cave ou qui sautent dans tous les sens sur une scène.

 

La vie qui bouillonne dans chaque accord, et qui réconcilie un peu.

(18/365)

2 réflexions au sujet de « Disenchanted Lullaby »

  1. Dr. CaSo

    Le même charabia de pseudo-positivité pour cacher les coups bas a lieu à mon boulot et je comprends très bien ta lassitude 😦 Je ne comprends pas l’intérêt de cette hypocrisie et de ces fourberies, à part qu’en fin de compte, ce sont toujours les mêmes qui s’en mettent plein les poches! Courage. Ecoutons de la musique 🙂

    Répondre
  2. llynsceach Auteur de l’article

    Oui, j’imagine que par chez toi, il doit y avoir des discours ressemblants… Tu crois que ça fait de nous des super héroïnes à faire des presque miracles avec des bouts de ficelles?
    Heureusement qu’il y a la musique oui 🙂 Continues-tu la chorale cette année?

    Répondre

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