Words Not Spoken

Enfouir son nez dans le châle en laine, cacher ses mains au fond de ses poches, se mettre en route. Contrairement à mes espoirs, mes semelles ne font pas crisser le givre, mais se couvrent de boue dès que je quitte le bitume. Enveloppée dans mon pull spécial grand froid, j’ai déjà chaud alors que la maison n’a pas disparue après ce premier tournant. Dans ce champs là, à gauche, il y avait les juments de mon père, avant. Ce matin, on n’y voit que l’herbe, d’un vert étincelant sous le soleil d’hiver. Plus loin, les chasseurs et leurs chiens, le serrement du cœur au son des coups de fusil. Quel animal est tombé cette fois-ci ? Je me surprends à parler à haute voix : « cachez-vous! », comme lorsque gamine, je regardais les Animaux du Bois de Quat’ Sous. Un kilomètre, une rangée de maisons recréées dans des bâtiments de fermes. Une pour chacun des petits enfants, construite par un grand-père bien attentionné. Petite pointe de jalousie. Un gros chat noir et gris traverse devant moi, et se réfugie sur un tas de bois. Combien étaient-ils à la ferme? Les trois matous noirs, indomptables ; la belle Risette voleuse de beurre ; Mimine et ses chatons, trois ou cinq, à chaque printemps ; Minouchet le bipolaire ; Minou Blanc la peluche ; Diabolo le tant aimé ; et maintenant la dynastie Ingrat. Immanquablement, la vision d’un chat me fait sourire et me plonge en même temps dans une mélancolie doucereuse. Comme la vision d’une bibliothèque bien garnie : l’espoir de la découverte et le plaisir des possibles innombrables se mêlent au désespoir de ne pouvoir tout lire, tout voir, tout caresser. Sait-on à quel point l’on aime que lorsque l’objet des sentiments s’est envolé? A l’embranchement, prendre à gauche et rejoindre le port. Tout est propre, assainit, bien délimité. Une promenade sans risque. Je regrette les arbres qui poussaient leurs branches en désordre le long de l’allée en gravier et leurs racines qui plongeaient dans l’eau, en un labyrinthe élaboré. Il y avait des cygnes autrefois, on venait les voir les soirs d’été, quand mon frère partait pêcher l’anguille. Aujourd’hui, il n’y a que deux pêcheurs, après la passerelle. je ne sais pas ce qu’ils essaient d’attraper, ils changent de position souvent, tenant leurs cannes bien haut pour ne pas emmêler le fil. Là aussi, on a coupé les arbres qui ne se pliaient pas aux exigences de la piste bien propre. Vue dégagée sur le marais, de l’autre côté du grillage. Je prends quelques photos des joncs, tout est couleur ocre dans le soleil du matin. Dans le ciel il y a une buse qui tournoie, et d’autres oiseaux que je ne reconnais pas. Tout au bout, la rivière. Le calme de l’eau, le silence de la nature vivante : tous ces bruits qui emplissent mon corps et mon cœur et m’apaise. Assise sur le banc, je me dis que mon frère a bien raison de passer tous ses dimanches sur son bateau, au milieu de cette même rivière. On n’est jamais seul quand on est sur l’eau. Je me demande s’il accepterait de m’emmener avec lui, comme lorsque j’étais petite. Un grand tour au grand air, une conversation silencieuse. Je regrette de ne pas avoir pris de carnet de notes ou de livres, et puis je me dis que tout est pour le mieux. Etre dans l’instant. Les gens qui arrivent à vélo interrompent le fil de mes pensées. L’eau défile, imperturbable. Qu’il serait bon de rester ici, seule, encore de longs instants, mais la présence d’autrui me chagrine. C’est parfois complètement égoïste, ce désir de communion avec l’Extérieur. « Mon » espace, « ma » nature. Me revoilà planète au milieu du chemin. Je souris quand même, parce que c’est bien, être ici, s’en aller à pieds, même sous la pluie. Au retour, il y aura la cheminée, le café, des tartines de pain, peut-être une clémentine. Il sera alors temps de reprendre un stylo et de continuer à écrire. Direction Cuba, le Canada, les Etats-Unis. En attendant, la route s’ouvre, sans personne sur mes talons.

Photo par Nick Lisitsin

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