A Promise

A la sortie de l’église, tout s’arrête une fois le véhicule gris parti. Des groupes se forment sur le parvis, costumes noirs, tenues du dimanche pour les dames. Poignées de mains, bises, des mots murmurés à celle vers qui tout le monde s’avance. Je me tiens entre mon frère et mon papa. On a les mêmes tics : les mains qui s’agitent toutes seules, se tordent. J’essaie de saluer tout le monde, mais ils sont peu à me reconnaître alors qu’ils entrent en conversation à l’instant même où ils croisent le regard de mes compagnons d’attente. Injustice de l’âge, ils n’ont de souvenirs de moi qu’enfant. Je pourrais ne pas être là que ça ne changerait rien. Ca ne change rien de toute façon, qui est ici, qui ira là-bas l’après-midi, qui a acheté des fleurs ou qui a lu quelque chose pendant la cérémonie. Ca ne ramènera celui qui repose à l’arrière du véhicule gris et dont le corps sera livré aux flammes. Celui qui, le lundi, allait aux courses de chevaux et y croisait mon papa et qui, le lendemain, s’effondrait dans sa salle à manger. Ca n’enlève pas la peine des épaules de son épouse et de ses enfants,celle de ses beaux-frères, de ses neveux et nièces, de ses amis.

Plus tard dans la semaine, dans une autre église, personne n’entend ce que le prêtre dit, mais ça n’a pas vraiment d’importance. On mime les chants, on regarde en riant celui qui doit lire un poème, et on se pend aux lèvres de ceux qui se disent « oui! ». Sur le parvis de l’église, des groupes se forment aussi, tout le monde est endimanché et souffre du soleil. On fait attention de ne pas marcher sur la robe blanche, et les félicitations fusent. Des bulles dans l’air et des sourires, sur toutes les lèvres. Toute la journée placée sous le signe de l’aventure. La vie qui se célèbre autour des tables rondes puis sur la piste de danse. La vie qui palpite et qui emporte tout sur sa route.

Mais la mort trouve toujours un passage, même infime. Une infiltration permanente. Il en parle comme de la dernière blague de son père. Se coucher en vie et ne pas se réveiller. Partir sans bruits quand toute sa vie il était le premier à en faire. La dernière vague de la marée noire de la semaine. On le surveille tous du coin de l’oeil, parce qu’il fait comme si de rien n’était. Il n’imagine pas à quel point j’ai envie de le serrer dans mes bras. Pour lui dire que je suis là, et pour me rassurer aussi. Parce qu’il est en train de vivre la plus vive et la plus douloureuse de mes propres angoisses. Parce qu’en une semaine et autant de décès, je ne peux pas m’empêcher de projeter le jour où mon propre père tirera sa révérence. Prise au milieu d’un tourbillon d’émotions contradictoires, je me noie. Egoiste petite fille.

C’est la vie, dans toute sa beauté et toute sa cruauté.

Twisted

Pic by Haupia

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